Il y a maintenant plusieurs mois s'est produit un événement qui a bousculé ma vie, transformé mon quotidien. Un épisode dont on ne sort pas indemne.

Il y a maintenant plusieurs mois, j'ai choppé une saloperie, un truc honteux, embarrassant, qui normalement n'arrive qu'aux autres et dont on ne sait pas si on en verra le bout de notre vivant.

Il y a maintenant plusieurs mois, j'ai attrapé le célibat.

Un diagnostic aussi brutal qu'alarmant. Un véritable couperet déchiquetant d'un coup d'un seul mes certitudes les plus solides pour ne laisser place qu'à des lambeaux de questions qui resteront, pour la plupart, sans réponses.

Pourquoi moi? Pourquoi maintenant? J'avais pourtant pris soin depuis quelques années de prendre mes distances avec ceux que je savais atteints de ce syndrome. J'évitais tout comportement à risque. Je menais une vie relativement saine, vaguement équilibrée. Mais j'ai baissé ma garde. Il est un âge ou on ne doit plus attraper ces choses la.

Cette idée m'était insupportable, irréelle. Je suis célibataire. Comment allait bien pouvoir réagir mon entourage? Est-ce que je devais seulement leur avouer? Sans doute me rejetteraient-ils! Et ils auraient raison. Il est un âge ou on n'attrape plus ces choses la.

Je ne pouvais décemment pas garder tout ça pour moi. J'ai alors cherché à me confier, à tenter de me soulager de ce terrible fardeau. Pas mes parents, pas en premier. Mes amis d'abord. Eux sauraient trouver les mots...

Des mots, ils en ont eu. Certains. Pas tous. Des phrases maladroites, mélange de compassion et d'inquiétude. Il est un âge ou on ne devrait plus attraper ces choses la. Évidemment, ils n'ont pas les réponses. Juste de désespérantes bribes de réconfort "Regarde, Machin, lui aussi est comme toi et à l'air de vivre normalement". Le Machin en question a renoncé à se battre depuis belle lurette. Il s'enfonce dans une solitude révoltante, bouffe du boulard au petit déj, picole tout seul, connait par cœur les mensurations de la plus obscure actrice de sitcom moisi et tombe amoureux toutes les 20 mn. Tu parles d'une vie normale...

Et puis y'as le pote qui s'en est sorti, qui vous fixe avec arrogance de ses yeux de winner et vous assène un terrible "Ouais mec, ca a été dur, longtemps... Mais j'avais la volonté d'en sortir. Quand on veut on peut". Ce que le winner oublie de vous dire c'est qu'avant d'en sortir réellement, il a rechuté quatre fois...

Non, les amis ne sont donc pas une solution, pas maintenant en tout cas. Je les sens déjà prendre leurs distances de toute façon. Pas qu'on ai peur de la contagion mais bon, le célibat ça fout le bourdon... Et puis si je l'ai choppé, c'est que d'une manière ou d'une autre je l'ai un peu cherché... Le winner a cependant raison sur un point: je dois m'en sortir. Coûte que coûte. Le célibat n'aura pas raison de moi.

J'épluche alors mes souvenirs, mes carnets, mes contacts MSN à la recherche d'un calmant, d'un traitement temporaire, d'une ex. Machinalement j'appelle, machinalement je renoue contact, remue la merde enterrée une dizaine d'années plus tôt. Elle est encore fraîche cette merde mais tant pis, la douleur est trop grande. Je fonce, tête baissée... J'inhale un grand coup et j'y crois. Je vais guérir.

C'est sans issue. Combattre le mal par le mal ne fonctionne pas. Pas chez moi. Les symptômes se font de plus en plus violents. Je ne vois plus mes amis. Leur bonheur me file la gerbe. Le processus d'isolation est en marche. Je me referme, pleure ma captivité perdue. Cette nouvelle vie me fout les boules. Je n'assume pas cette pseudo liberté qu'on m'impose. Je lis pas mal de choses sur le sujet un peu partout, sur le web, dans les magazines... Ils disent qu'attraper le célibat, c'est permettre de se reconstruire, de percevoir les trucs importants de la vie. Ils disent que ça rend plus fort, que ce n'est pas une fatalité et que ça se soigne bien.

J'en ai rien à foutre d'être plus fort. Ma faiblesse me convenait très bien. J'ai envie de baiser, j'ai envie de mater des trucs cons à la télé avec quelqu'un, j'ai envie de dire des miévreries, de redevenir une guimauve dégoulinante... Ils en disent quoi ces putains de magazines hein?

Avant de tenter quoique ce soit, je dois reprendre les bases. J'apprends à draguer. Ca me répugne mais je dois. J'apprends à décoder les signes, à comprendre les regards, les rires, les refus. Je suis nul. Je me plante encore et encore. Ça me saoule. C'était plus facile avant... Je perds du poids, me refais vaguement une garde-robe. Bordel! Qu'est ce qu'il faut que je fasse pour calmer cette saloperie de célibat qui me bouffe! Je ne veux pas devenir machin, je ne veux pas finir dans un appart aux poubelles remplies de sopalin souillé.

J'étais devenu mort de faim pour ne pas mourir de solitude.

Je crois que j'ai essayé tous les traitements, même les plus expérimentaux, les plus alternatifs. Je suis allé dans des soirées louches, je me suis inscrit sur des sites de rencontre, j'ai testé les sex friends. Je me suis même interrogé sur ma sexualité. Est-ce que ce serait pas plus facile si j'étais homo?

J'ai survécu quelques mois comme ça. J'arrivais même ponctuellement à me persuader que finalement c'était cool comme situation. Les traitements agissent comme des drogues. Je trouve une nouvelle forme de captivité. Je suis en plein paradoxe. Je chiale sans raison, suis pris de crises d'angoisses, sabote ma vie professionnelle. C'est de la faute du célibat. Il m'en faut encore plus...

To be continued...


Bob Dylan - Love Sick